Débat sur le « choc des civilisations » autour du philosophe Rob Riemen à la Maison du Futur de Bickfaya

La Maison du Futur, le premier « think tank » au Liban, lieu de mémoire et du futur, qui a vu le jour en 1976, renaît de ses cendres. Patience et persévérance semblent être la devise du président Amine Gemayel qui, malgré les multiples embûches et frustrations, poursuit, sans relâche, un rêve interrompu il y a 35 ans. Ses petits pas et sa détermination le mènent vers une nouvelle aventure porteuse d’espoir et de renouveau.

Car la Maison du Futur « n’est pas uniquement notre mémoire mais aussi notre futur. Elle a une mission civilisatrice », a souligné Rob Riemen, éminent philosophe, penseur et humaniste passionné de Samuel Huntington, Thomas Mann, Albert Camus, Marguerite Yourcenar, Spinoza et Paul Valery, et président de « Nexus Institute », un important « Think tank » néerlandais qui se place au centre du débat culturel et philosophique occidental. Rob Riemen a animé lundi soir un débat sur le choc des civilisations à la Maison du Futur, dans le cadre enchanteur de Bickfaya. Le débat avait pour thème général « Culture ou civilisation, un retour à l’extrémisme politique au XXIe siècle ? » Il a été ouvert par le directeur de la Maison du Futur, M. Sam Menassa, qui a annoncé la mise en place d’une coopération entre la Maison du Futur et le « Nexus Institute », précisant que le premier congrès de la Maison du Futur aura lieu en mai prochain.
Dans la meilleure tradition humaniste européenne, les conférences annuelles de « Nexus Institute » sont devenues une plate-forme pour le débat intellectuel sur des enjeux contemporains. Le regard tourné vers l’avenir, la Maison du Futur ambitionne de collaborer avec d’autres « Think tanks » internationaux pour redevenir la plate-forme de référence ultime au Liban.

Pour la première activité de la nouvelle Maison du Futur à Bickfaya, Rob Riemen a donc choisi le thème symbolique du « Choc des civilisations et la refondation de l’Ordre mondial », un essai d’analyse politique très controversé de l’Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard. Cet événement a été animé par Sam Menassa et modéré par Hassan Mneimneh, venu spécialement de Washington. La conférence a accueilli une vingtaine d’invités triés sur le volet, dont notamment la représentante de l’Union européenne à Beyrouth, Angelina Eichhorst, le représentant du Konrad Adenauer Stiftung-Beirut, Peter Rimele et Robert Sursock. La Maison du Futur a organisé sa première manifestation à Washington et la deuxième à l’hôtel Gabriel, à Achrafieh.
Lors de cette conférence, Rob Rieman a analysé les thèmes développés par Samuel Huntington, à savoir l’élaboration d’un nouveau modèle conceptuel pour décrire le fonctionnement des relations internationales après l’effondrement du bloc soviétique à la fin des années 1980. Son modèle, qui s’étend au-delà du XXe siècle et du début du XXIe siècle, s’appuie sur des clivages idéologiques politiques et aussi sur des oppositions culturelles plus floues, qu’il appelle « civilisationnelles », dans lesquelles le substrat religieux tient une place centrale.

Fondamentalisme et 11-Septembre
Y aurait-il un lien entre le choc des civilisations et les événements du 11-Septembre ? « Il s’agit du choc avec la civilisation. J’ai soulevé indirectement le lien avec le 11-Septembre parce que c’était une partie de la culture de l’intégrisme religieux. J’ai parlé de la culture de la mort qui ne peut traiter toute la sécularisation formelle », relève Rob Riemen, dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour en marge de la conférence. « Le 11-Septembre est donc l’expression d’un fondamentalisme religieux que l’on peut voir dans de nombreux lieux. En Europe, c’est une culture du fascisme. Mon premier point est cette culture du scientifique qui risque d’être une menace à la dignité humaine », estime-t-il.

Société civilisée ?
Vivons-nous dans une société civilisée ? Où allons-nous ? « Je pense que la notion d’être civilisé ne peut jamais être une chose acquise, tout comme la démocratie, la liberté, l’amour ou l’amitié. Il faut sacrifier quelque chose, note M. Riemen. Ce qui arrive à notre vie privée arrive tout aussi bien en termes de génération, poursuit-il. Après l’horreur de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, nous avons déclaré que nous avons retenu les leçons de l’histoire. Et c’est ce que nous répétons à chaque commémoration, souligne-t-il. Du fait de la structure géopolitique de notre époque, nous avons créé l’Otan pour notre défense. Nous pourrons bâtir notre État-providence. Mais c’est la concentration sur le réalisme et la croissance économique qui a rendu la société décadente, estime-t-il. Nous avons créé une société du kitch, nous faisons croire que la vie doit être facile, agréable et “cool” pour tout le monde, et que chacun doit avoir 300 à 400 amis. Or, en période de crise économique, la vie kitch ne peut durer. Elle devient très chère, accompagnée de ressentiment », estime-t-il.

Les civilisations mortelles
« La plus grande découverte en 1919, c’est la constatation de penseurs, comme Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles. Nous avons eu les civilisations égyptienne, babylonienne, européenne. Nous avons commencé à croire en la civilisation américaine, précise-t-il. Mais la civilisation peut mourir avec des conséquences! Nous avons organisé une conférence intitulée “Superman rencontre Beethoven”, dit-il. Beethoven a été le héros de l’idéal européen de la civilisation. Sa Neuvième Symphonie est une expression musicale de l’espoir et de l’élévation, et la fraternisation de l’humanité à travers l’art et la beauté. Deux guerres mondiales plus tard, cet idéal s’est éloigné de nous : en dépit de la musique, en dépit de la Neuvième Symphonie, l’homme s’est avéré être capable d’atrocités. Le point est que même Superman ou la superpuissance américaine ne peut plus tout faire. Nous ne devons rien prendre pour acquis. Nous devons nous concentrer sur notre vie, travailler avec notre famille et nos amis, et nous concentrer sur ce qui compte vraiment. »

Quel rôle jouent les médias? « Une des leçons du totalitarisme est que nous ne pouvons pas vivre dans une société démocratique libre sans média libre, sans flux de l’information et sans un groupe de personnes critiques qui peuvent raconter ce qui se passe derrière la scène, ce qui se passe dans le monde du pouvoir. La démocratie demande une presse critique, parce que le pouvoir est intéressé par le pouvoir, que ce soit de droite ou de gauche, » conclut-il.

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