Écoutez cette symphonie avec vos yeux

CIMAISES

Les œuvres de Saloua Raouda Choucair, pionnière du modernisme, sont exposées à la Galerie CRG de New York.

Longtemps dans l’ombre, Saloua Raouda Choucair (99 ans), doyenne incontestée de l’art abstrait du monde arabe et pionnière passionnée du modernisme, connaît aujourd’hui la reconnaissance internationale. L’importante exposition américaine que lui consacre la Galerie CRG, à New York, jusqu’au 20 décembre, suscite « un grand intérêt de la part de nombreux musées américains et collectionneurs privés. La diversité du travail de Saloua est exceptionnelle. Elle mérite d’être dans de grands musées », estime Carla Chammas, l’une des trois partenaires de CRG, dans une interview accordée à L’Orient Le Jour, à New York. « Son art a résolument contribué au dialogue de l’art moderne lors de la seconde moitié du XXe siècle. » Et de préciser : « C’est la deuxième exposition new-yorkaise de cette artiste centenaire, mais la première de cette envergure. »
Elle déploie une intéressante sélection de gouaches, peintures, tapisseries et sculptures, couvrant cinq décennies de sa riche créativité ; et reflète l’intérêt de S.R. Choucair pour les sciences, l’architecture, les mathématiques et la poésie arabe. Combinant des éléments de l’abstraction occidentale avec l’esthétique islamique, cette étonnante artiste prolifique est restée méconnue du grand public. Le grand succès de l’exposition solo que lui consacre la Tate Modern de Londres en 2013 la catapulte au-devant de la scène artistique internationale. « Elle est enfin reconnue parmi les artistes les plus importants du monde arabe moderne », témoigne sa fille Hala Schoukair (qui tient à épeler différemment son nom).

Formation académique
Née en 1916 à Ain el-Mreissé, à Beyrouth, Saloua Raouda Choucair fait des études de biologie à l’American College Junior of Women, actuellement la LAU. En 1937, elle accompagne ses parents en Irak où elle enseigne la biologie. De retour à Beyrouth, elle travaille à la bibliothèque de l’AUB. En 1943, elle s’installe au Caire où elle découvre la beauté architecturale des mosquées. C’est à cette époque que son intérêt pour l’art abstrait se développe. À son retour au Liban, elle suit des cours d’arts plastiques avec le célèbre peintre Omar Onsi. Elle se rend à Paris où elle côtoie Fernand Léger, Malevich et Kandisky. Elle collabore avec Edgar Pillet, artiste américain progressiste, pionnier du nouveau style de géométrie abstraite, et Jean Deswasne. Elle rencontre les artistes tels que Sonia Delaunay, Mortesen et Jacobsen, et travaille avec les artistes de l’Académie de la Grande Chaumière.

« Abstrait comme une formule »
« Par une sorte d’activisme, Saloua est devenue artiste de carrière », note Hala Schoukair. Pour elle, « l’art islamique arabe est résolument moderne. Cet art est aussi une manière d’exprimer son identité à la fois progressiste et moderne », ajoute-t-elle. Travaillant sur le « même module répétitif à la manière de l’art islamique, ma mère recherche ainsi l’infini, qui est abstrait. Sa théorie est fondée sur une identité à la fois traditionnelle et moderne », relève-t-elle. L’artiste « prend l’abstrait comme une formule ou une construction. Imprégnée de mysticisme, ma mère a travaillé le point et la ligne. L’originalité de son art abstrait est partie d’une philosophie islamique de purification, qui va à l’essentiel », estime sa fille.

« Poème soufi »
Tel un poème soufi, ses sculptures de « petits formats » sont des ébauches qui s’imbriquent les unes dans les autres. Ses œuvres sont rarement intitulées et signées. En bronze ou en pierre, les sculptures sont souvent surdimensionnées. Deux sont exposées au Qatar ; la Tate Modern vient d’en acquérir sept qui seront exposées dans le nouveau musée. C’est à juste titre que le célèbre artiste libanais, Georges Cyr, s’exclame après avoir visité une exposition en 1952 : « Écoutez cette symphonie avec vos yeux tout comme si vous écoutiez un concerto avec vos oreilles. »

« Penseur d’avant-garde »
Commentant l’œuvre, Carla Chammas décrit la philosophie de l’artiste. « Saloua était avant tout un penseur d’avant-garde, surtout par les différents matériaux qu’elle a utilisés : le bois, la pierre, le bronze, le cuivre, l’aluminium, la résine et le plexiglas. Elle s’est rendue à Paris quelques années après la guerre, à une époque où il y avait beaucoup de penseurs, de nombreuses écoles et de nombreux ateliers. Elle était à Beyrouth à la veille de la guerre du Liban, ce qui l’a mise un peu à l’écart. Elle travaillait seule nuit et jour dans son atelier, sans aucun contact avec ses contemporains qui partageaient le même intérêt. »
« Cette diversification contribue justement à la beauté de son travail, dans le sens que c’était vraiment la recherche de l’au-delà », poursuit Carla Chammas. « Si l’on observe chaque pièce, comme dit sa fille, cette recherche de la ligne pure est une recherche qui dure une vie entière, à l’infini. C’est ce que nous observons dans ses réalisations », ajoute-t-elle. « Plutôt mystique et philosophique, sa curiosité n’a pas de limite, sans compter aussi cet attrait pour les mosquées et l’art islamique d’une pureté absolue », dépeint-elle.

« Femmes artistes »
L’objectif de cette exposition ? « De montrer l’importance du travail de Saloua Raouda Choucair, de dialoguer avec les artistes de sa génération et d’amener les institutions américaines à regarder ce travail de près, à comprendre son importance », répond la galeriste. « Hala Schoukair est très sagace, elle a compris que l’héritage artistique de sa mère devrait être non seulement reconnu au Liban, mais aussi aux États-Unis, », poursuit-elle. « C’est un travail entamé ensemble il y a sept ans, quand la fille a collaboré à une exposition consacrée essentiellement aux artistes femmes. J’y ai inclus l’art de Saloua Raouda Choucair. Par la suite, d’éditions en collections, en passant par l’exposition de la ADAA sur Park Avenue pour finalement aboutir à ce solo aujourd’hui », note Carla Chammas. « En Europe et aux États Unis, il y a un regain particulier pour les femmes artistes de cette époque. C’est une manière de les redécouvrir et de revisiter leur art. Les musées, les institutions, et certains conservateurs sont engagés à les remettre à l’honneur et à montrer leur importance. Saloua Raouda Choucair en fait partie », conclut-elle.