La directrice générale de l’Unesco à « L’OLJ » : Le Liban et la Turquie acteurs importants de la protection du patrimoine culturel irakien et syrien

L’ampleur de la « destruction délibérée du patrimoine » culturel en Irak et en Syrie, qui apparaît comme une forme de « nettoyage culturel », constitue « un crime de guerre », estime la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, dans une interview exclusive accordée à L’OLJ. Cette dernière souligne l’importance de l’adoption, en février dernier, par le Conseil de sécurité des Nations unies, de la résolution 2199, qui « met en place un moratoire sur le transfert des biens culturels de l’Irak et de la Syrie, une étape décisive pour laquelle l’Unesco s’est fortement mobilisée.
« Le rôle de l’Unesco est de coordonner les efforts de la communauté internationale, d’assurer la liaison avec les États membres, les organisations humanitaires et de sécurité, et de faire en sorte que le patrimoine culturel soit pris en compte dans leurs opérations. L’Unesco assiste aussi les Êtats membres dans la protection du patrimoine à travers des initiatives de renforcement des capacités et d’assistance technique, notamment pour renforcer la sécurité des sites et des musées, récupérer les biens volés ou restaurer le patrimoine bâti. L’Unesco et ses partenaires interviennent au niveau immédiat des pays frontaliers et au-delà sur les places du marché de l’art partout dans le monde. Le Liban et la Turquie, en leur qualité d’États limitrophes, sont des acteurs importants de la protection du patrimoine culturel irakien et syrien », note Mme Bokova. Nous reproduisons ci-dessous la teneur de l’interview.

L’OLJ – Comment sauver le patrimoine culturel de la Syrie et de l’Irak du pillage systématique par des milices?
Irina Bokova Nous pouvons agir à plusieurs niveaux, et la première urgence, c’est de dénoncer et d’alerter les consciences sur la valeur du patrimoine en train de disparaître. La destruction délibérée du patrimoine est un « crime de guerre » selon le statut de la Cour pénale internationale, et le pillage est clairement une forme de destruction.
Pour lutter contre le trafic illicite des objets culturels, les textes juridiques existent, en particulier la Convention de l’Unesco sur la lutte contre le trafic illicite des biens culturels (1970). Il faut les mettre en œuvre. L’Unesco œuvre en partenariat avec les États voisins et de nombreux acteurs, tels que la Cour pénale internationale, Interpol, l’Organisation mondiale des douanes, des agences et ONG spécialisées ainsi que des musées et maisons de ventes, pour les engager à refuser d’acquérir ou mettre en vente des biens culturels sans provenance clairement établie, sécuriser les objets volés et assurer leur retour au pays d’origine. L’adoption, en février dernier, par le Conseil de sécurité des Nations unies, de la résolution 2199, met en place un moratoire sur le transfert des biens culturels de l’Irak et de la Syrie. C’est une étape décisive pour laquelle l’Unesco s’est fortement mobilisée. Faute de pouvoir accéder aux zones de combat, nous devons établir un périmètre et aider les États membres afin qu’aucun objet culturel n’en sorte ou n’y entre.

Nous avons assisté, il y a quelques semaines, à la destruction délibérée, par l’État islamique, du patrimoine archéologique de l’Irak. Il s’agit aussi du patrimoine de l’humanité. Quels sont les moyens mis à la disposition de l’Unesco pour sauvegarder ce qui reste et pour que de tels actes ne se répètent pas?
La situation en Irak est tragique, les destructions se poursuivent quotidiennement, et l’Unesco a condamné ce qui apparaît comme une forme de nettoyage culturel, qui détruit à la fois le patrimoine et persécute des communautés sur la base de leur culture ou religion. Le rôle de l’Unesco est de coordonner les efforts de la communauté internationale, d’assurer la liaison avec les États membres, les organisations humanitaires et de sécurité, et de faire en sorte que le patrimoine culturel soit pris en compte dans leurs opérations. L’Unesco assiste aussi les États membres dans la protection du patrimoine à travers des initiatives de renforcement des capacités et d’assistance technique, notamment pour renforcer la sécurité des sites et des musées, récupérer les biens volés ou restaurer le patrimoine bâti – comme nous le faisons actuellement au Mali en reconstruisant les mausolées de Tombouctou. L’Unesco mène également des campagnes d’éducation et de sensibilisation, comme la campagne #Unite4Heritage sur les réseaux sociaux. Contre la propagande qui se nourrit de l’ignorance ou de la méconnaissance du patrimoine, nous devons partager les savoirs, expliquer la valeur du patrimoine.

Alep-Saint-Siméon-Palmyre
Que reste-t-il de ces merveilles romaines, grecques, babyloniennes et des sites assyriens détruits lors des combats et des pillages, sachant que cinq des six sites du patrimoine de l’Unesco en Syrie ont été gravement endommagés?
En ce qui concerne le patrimoine culturel, de nombreux sites, dont six biens classés au patrimoine mondial en Syrie et deux en Irak, ont été directement touchés par le conflit et ont été endommagés à des degrés divers, et utilisés à des fins militaires, y compris comme camps d’entraînement ou délibérément ciblés par des extrémistes. La mosquée des Omeyyades, à Alep, est ainsi largement détruite, le souk d’Alep a également brûlé. Outre le patrimoine bâti, dont la destruction est malheureusement la plus « télégénique », les extrémistes visent également le patrimoine immatériel, en interdisant aux populations de pratiquer leurs traditions, en vue d’effacer la diversité culturelle de la région.

Les sites archéologiques d’Alep, de Saint-Siméon, d’Apamée, Palmyre, le crack des Chevaliers, les magnifiques mosaïques du musée de Maarrat el-Naaman sont-ils devenus des décombres? Que fait l’Unesco pour veiller à leur sauvegarde et protection?
Le niveau des dégâts varie entre les sites. Certains, comme Saint-Siméon, le crack des Chevaliers et surtout l’ancienne ville d’Alep ont subi d’importants dommages collatéraux dus aux combats. L’ancienne ville d’Alep est peut-être l’endroit qui a le plus souffert en termes d’impact sur le patrimoine culturel : son centre historique est dévasté et de nombreux monuments ont été gravement endommagés.
La situation sur le terrain ne permet pas d’interventions directes à ce stade, même si nous travaillons en étroite collaboration avec toutes les entités concernées au suivi et à l’évaluation des dégâts afin de recueillir l’image la plus complète de l’état de conservation des sites. Cette information est capitale pour planifier la reconstruction postconflit. En ce qui concerne la lutte contre les pillages, l’Unesco et ses partenaires interviennent au niveau immédiat des pays frontaliers et au-delà sur les places du marché de l’art partout dans le monde, pour accroître la vigilance et la formation des douaniers et policiers, identifier les points de transit, mettre en lien plus rapidement les douaniers et les experts, assister les autorités nationales dans la saisie, la conservation et la restitution des objets illicitement exportés. Nous savons que certains biens pillés ne peuvent réapparaître au grand jour que dans plusieurs dizaines d’années.

Le pillage des sites archéologiques et la contrebande des antiquités constituent la deuxième plus grande source importante de financement, après le pétrole, du groupe militant. Quels sont les moyens que vous avez pour documenter ce qui existe encore sur les sites et ce qui a disparu ?
L’Unesco a rassemblé des indices concordants qui lient directement le trafic archéologique au financement du terrorisme, avec le support de filières très organisées, qui écoulent les marchandises et blanchissent l’argent sale en lien avec d’autres trafics, comme le trafic des armes et de la drogue. La documentation de l’Unesco sur l’état des sites archéologiques irakiens et syriens est fondamentale. Nous disposons principalement de trois canaux pour nous documenter : les autorités nationales irakiennes (le ministère de la Culture) et syriennes (la Direction générale des antiquités et musées); notre réseau d’experts local et international ; et les images satellites qui nous proviennent grâce au programme Unosat de l’Unitar (l’Institut des Nations unies pour la formation et la recherche).

Quel rôle jouent le Liban et la Turquie dans l’écoulement des antiquités et la contrebande? Que fait l’Unesco pour prévenir ces pays ?
Le Liban et la Turquie, en leur qualité d’États limitrophes, sont des acteurs importants de la protection du patrimoine culturel irakien et syrien. En partenariat avec ces deux États, mais aussi avec la Jordanie, l’Iran, Israël, les États du Golfe, l’Unesco organise des ateliers de formation des policiers et des douaniers, afin de fournir à ces acteurs de terrain, qui constituent l’un des piliers de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, l’ensemble des outils et connaissances juridiques et pratiques pour lutter contre ce phénomène dévastateur.

La destruction délibérée de notre héritage culturel commun constitue un crime de guerre », comme vous le déclarez. Pensez-vous que la communauté internationale devrait jouer un rôle de leader dans ce domaine en faisant davantage de pression sur les pays qui ferment les yeux sur la contrebande transfrontalière ?
La communauté internationale a, d’ores et déjà, fortement réagi. La prise de conscience et la mobilisation politique sont là. Le Conseil de sécurité a adopté de nombreuses résolutions condamnant les destructions du patrimoine culturel irakien et syrien. Il a adopté l’interdiction du commerce transnational des biens culturels irakiens et syriens, tout en demandant aux États membres des Nations unies d’assurer la restitution aux peuples irakien et syrien de leur patrimoine culturel. Ces actions sont conduites en étroite coopération avec l’Unesco et Interpol.
L’enjeu, c’est de coordonner des actions multiples et d’agir efficacement, alors que la situation humanitaire sur place est d’une extrême complexité. On peut neutraliser un terroriste avec des bombes ou des armes, mais le terrorisme et le fanatisme sont des maladies de l’esprit, contre lesquels nous devons lutter sur le long terme, par l’éducation, la culture, le dialogue avec les jeunes. C’est le cœur du mandat de l’Unesco.

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