L’entrée prestigieuse de Walid Raad au MoMA, pas à pas

CIMAISES

La première exposition, dans l’une des institutions les plus prestigieuses aux États-Unis, de l’artiste libanais et figure de proue de l’art contemporain attire une foule de visiteurs.

Walid Raad au MoMA 3

Le Museum of Modern Art (MoMA) rend hommage à Walid Raad, figure de proue de l’art contemporain, en lui consacrant une grande exposition exhaustive. Avec « Scratching on Things I Could Disavow : Walkthrough », l’artiste libanais fait une entrée spectaculaire dans une des institutions les plus prestigieuses des États-Unis. Plus de 200 œuvres à travers différents médiums, y compris des photographies, vidéos, sculptures et performances, dont certaines sont prêtées par l’artiste et par la galerie Paula Cooper, y sont présentées jusqu’au 31 janvier 2016.
Né au Liban en 1967, Walid Raad est façonné (et fasciné) par la guerre civile libanaise ainsi que par les histoires politiques, socio-économiques et militaires du Moyen-Orient de ces dernières décennies. Son œuvre reflète clairement ces profondes influences. Ses projets enquêtent sur les aspects économiques et les conflits militaires qui affectent l’art, la culture et la tradition. Dédiée à l’exploration des archives et des documents photographiques publics, l’exposition met en exergue les lignes ténues entre réalité et fiction, le sens de l’histoire, le rôle de la mémoire et de la narration dans les discours dans le contexte de la guerre, ainsi que l’émergence de nouvelles infrastructures pour les arts visuels dans le monde arabe.

 

Sens du projet
« Scratching on Things I Could Disavow : Walkthrough » est un projet lancé en 2007 au moment où le monde arabe subit une véritable révolution artistique et culturelle avec la création de nouvelles fondations et institutions culturelles, galeries d’art, revues d’art, prix, foires, et création de grands musées à Abou Dhabi, Dubaï, Beyrouth, Istanbul, au Caire, à Manama et autres. Pour mieux saisir la portée de son message, et dans le cadre de « performance » ou « Walkthrough », Walid Raad guide les visiteurs dans un tour explicatif de 55 minutes.
L’art arabe ? « Je suis vraiment surpris d’entendre parler de la visibilité des artistes arabes. Ma présence au MoMA est peut-être symptomatique de cette visibilité. Je suis surtout surpris par l’émergence de nombreux musées, non seulement à Beyrouth – qui, en l’espace de deux mois, a vu la création de deux établissements –, mais aussi par ce qui se passe à Abou Dhabi avec les investissements massifs dans les secteurs de l’industrie, de l’éducation, de l’art, de la culture et de la santé », indique Walid Raad, dans une interview accordée à L’Orient-Le Jour, au MoMA, à New York.
Ces développements matériels s’accompagnent d’efforts pour définir le terme « Art arabe » par rapport à l’art dit islamique, moderne et contemporain. Vues à travers le prisme des conflits qui consument le monde arabe, ces évolutions façonnent un « terrain créatif, épineux, mais riche ». Les œuvres d’art et les histoires présentées dans ce projet se concentrent sur des formes, des lignes et des couleurs mises au service de ces développements. Quel accueil aux États-Unis ? Les deux projets exposés, qui « traitent de la manière dont la violence affecte les esprits et les arts », ont eu « un accueil intéressant en Amérique, surtout après le 11-Septembre », estime Walid Raad.

 

« Un artiste avant tout »
Comment se définit-il ? « Je suis un artiste avant tout. Je suis plutôt affilié à la photographie au sens large du terme. C’est l’expression la plus confortable pour moi », affirme-t-il, sans ambages. « Je travaille dans des formes multiples. C’est le cas de nombreux artistes contemporains libanais de ces dernières années, qui se sont lancés dans l’art visuel, vidéo, photographie, et la performance », ajoute-t-il. « De nombreux éléments du travail de recherche sont exposés : politique, économique, esthétique et aussi matériel. Ce qui n’est pas inhabituel pour un artiste contemporain », constate-t-il.
« Il est intéressant de voir, dans le monde arabe, l’accélération de la nouvelle infrastructure pour les arts à travers les arts », ajoute-t-il. « C’est aussi symptomatique. Car, d’une part, il y a la construction de grands musées d’art islamique, moderne et contemporain. Nous assistons d’autre part à une vaste destruction de vestiges culturels. Il est fascinant de voir qu’ils se produisent en même temps », souligne l’artiste.

 

« L’art au Liban ? Très riche »
Fier de ses origines libanaises, Walid Raad, qui a quitté le bercail en 1983, est « impressionné par la très riche créativité artistique du pays ». Il s’y rend régulièrement pour puiser à la source. « Le Liban compte de très bons artistes avec lesquels je suis en contact, tels Joanna Hadjithomas, Khalil Joreige, Lamia Joreige, Akram Zaatari, Marouan Rechmaoui, Ghassan Salhab », dit-il. « Je participe activement au programme de Achkal Alwan et du Beirut Art Center. Je viens de rentrer de Beyrouth qui est fascinante. Avec la présence de nombreuses institutions artistiques, écoles d’art, magazines artistiques, subventions et musées, un jeune de 18 ans, qui vit aujourd’hui dans cette ville, se trouve devant de plus nombreuses opportunités qu’avant », assure-t-il.

 

Le Groupe Atlas
« Entre 1989 et 2004, je travaillais sur un projet intitulé “Le Groupe Atlas”, un groupe collectif fictif et imaginaire, une sorte de “think tank”, un réservoir de réflexion artistique et esthétique », explique-t-il. Ce projet rassemble des œuvres de la guerre du Liban. Sollicité d’exposer ce projet à deux reprises, en 2006 et 2007, Walid Raad finit par accepter de le présenter, pour la première fois au Liban, en 2008, à la galerie Andrée Semler Sfeir. Cette galerie, « en forme de cube blanc, est la première du genre à Beyrouth », estime-t-il. Voulant inspecter l’exposition avant son ouverture, Walid Raad fut surpris de trouver que toutes ses œuvres exposées avaient été réduites à 1/100e de leur taille originale ! Il décide alors de construire un cube blanc plus petit, qui sied aux nouvelles dimensions de ses œuvres, et de les afficher là. Surprise aussi pour les visiteurs !
Organisée par Eva Respini, Barabra Lee (conservatrice en chef du MoMA) et Katerina Stathopoulou (conservatrice d’art adjointe), cette intéressante exposition qui invite à la réflexion partira à Boston, à l’Institut d’art contemporain, du 24 février au 30 mai 2016, puis à Mexico, au Museo Jumex, du 13 octobre 2016 au 14 janvier 2017.